Des brouilleurs basés dans l’espace ? Des véhicules de destruction cinétique ? Des lasers basés au sol ? Le Pentagone a une arme spatiale qu’il est prêt à présenter, mais on ne sait pas exactement de quoi il s’agit.

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THERESA HITCHENS

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25 août 2021

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Breaking Defense

WASHINGTON : Les responsables du ministère de la Défense font pression pour déclassifier et démontrer une arme antisatellite américaine existante – une information rapportée en premier lieu par Breaking Defense – la question est de savoir quel type de système pourrait être révélé.

Étant donné que ce système, quel qu’il soit, est depuis longtemps couvert par le plus profond et le plus sombre des secrets, c’est-à-dire par un programme d’accès spécial (SAP), il est impossible d’en être sûr. Comme le dit le vieux dicton attribué au Tao Te Ching : « Ceux qui savent ne parlent pas. Ceux qui parlent ne savent pas ».

Mais il y a suffisamment d’indices partagés par les sources et de détails éparpillés dans l’histoire des capacités de contre-espace pour donner une idée de ce qui pourrait être sur la table. À ce stade, laissons les suppositions éclairées – ou, pour être moins généreux, la spéculation effrénée – commencer.

Les origines

Un peu d’histoire sur les armes antisatellites est nécessaire, car il y a des raisons de croire que le programme qui pourrait être dévoilé sous peu a eu sa gestation dans l’administration de George W. Bush – ou peut-être même dès l’administration Clinton.

Dans sa politique spatiale nationale de 1996, la Maison Blanche de Clinton a approuvé l’utilisation d’armes antisatellites (ASAT), la décision étant entre les mains du président. Cependant, selon les hauts fonctionnaires de l’époque, ils ont exclu l’utilisation d’armes antisatellites à énergie cinétique (KE-ASAT), privilégiant plutôt les capacités de guerre électronique pour éviter de créer des déchets spatiaux dangereux.

La politique de l’administration Bush en 2006 a suscité de nombreuses critiques de la part de l’opinion publique américaine et de la communauté internationale en raison de son ouverture aux armes spatiales, de son mépris des accords internationaux et de son ton « unilatéraliste ». La même année, le commandant du commandement stratégique de l’époque, le général James « Hoss » Cartright, a commandé une étude non classifiée (mais difficile à trouver dans le domaine public) sur les vulnérabilités des États-Unis et les remèdes potentiels qui pourraient être mis en œuvre dans les cinq ans.

Cette étude, appelée Global Talon et obtenue depuis par Breaking Defense, proposait des cyberattaques pour empêcher le « ciblage hostile » et était l’une des premières à parler de « défenses actives » pour les satellites.

Bien sûr, l’administration Bush – à la demande de Cartwright – a fait la démonstration d’une capacité antisatellite KE en 2008, avec la mission Burnt Frost visant à abattre le satellite dysfonctionnel USA-193 du National Reconnaissance Office.

Pour être honnête, l’armée américaine a expérimenté les armes antisatellites, ou, dans le jargon actuel, les armes de contre-espace, depuis l’aube de l’ère spatiale. La litanie des expériences et des programmes de développement est longue, et l’un des meilleurs ouvrages sur l’état actuel des capacités américaines est le rapport annuel de la Secure World Foundation, intitulé « Global Counterspace Capabilities« .

Cependant, il n’existe qu’une seule arme de contre-espace déclarée dans l’inventaire américain : le Counter Communications System (CCS), un brouilleur RF mobile qui a été constamment mis à niveau au cours des 20 dernières années.

En gardant le passé à l’esprit et en tenant compte de l’état de la technologie actuelle, ainsi qu’en discutant avec un ensemble de scientifiques, d’experts et d’anciens responsables gouvernementaux, les concepts qui pourraient être mis sur la table sont les suivants :

Laser mobile au sol

Les paris penchent fortement en faveur d’une nouvelle capacité basée dans l’espace, et non sur le sol, précisément parce que les États-Unis ont déjà fait la preuve de leurs capacités en matière de missiles antisatellites terrestres, maritimes et aériens. Par conséquent, selon les experts, la répétition de l’abattage d’un satellite à l’aide d’un missile serait redondante et n’aurait pas l’impact politique d’une démonstration de puissance militaire dans l’espace.

Néanmoins, selon certains, une possibilité pourrait être une arme laser mobile basée au sol, conçue pour aveugler, voire désactiver complètement, les satellites de reconnaissance ennemis en orbite terrestre basse (LEO, en orbite à moins de 2 000 kilomètres d’altitude).

En 2002, l’administration Bush a annoncé le lancement de deux capacités spatiales offensives : CCS et le système de reconnaissance de contre-surveillance (CSRS, prononcé ciseaux (NDLR : scissors en Anglais)), qui a été brusquement annulé en 2004. Bien que le ministère de la défense n’ait jamais révélé en quoi consistait ce système, le bruit courait à l’époque qu’il utilisait un laser conçu pour aveugler les systèmes optiques des satellites.

La saga de sa disparition mystérieuse a été relatée par Jeffrey Lewis, aujourd’hui membre du James Martin Center for Nonproliferation Studies à Monterrey, en Californie, dans son blog Arms Control Wonk – un ensemble de circonstances qui a conduit de nombreuses personnes à spéculer sur le fait que le programme n’avait pas été tué, mais qu’il avait plutôt disparu dans le monde noir.

Technologies d’invalidation basées dans l’espace – brouilleurs RF, émetteurs de micro-ondes à haute puissance, lasers

L’hypothèse de loin la plus répandue est celle d’un brouilleur RF (NDLR : Radio Fréquences) embarqué, soit sur certains satellites américains de grande valeur, soit plus probablement sur des satellites « gardes du corps » manœuvrables. (Pensez à la façon dont les avions de chasse sont utilisés pour défendre les avions de grande valeur, comme Air Force One). En 2003, le laboratoire de recherche de l’armée de l’air (AFRL) a effectué l’un de ses premiers tests de satellite manœuvrant, le XSS-10 ; le XXS-11 a été lancé en 2005. Et en 2014, l’Air Force a testé un satellite similaire appelé Automated Navigation and Guidance Experiment for Local Space (ANGELS) conçu pour effectuer des tests de connaissance de la situation spatiale (SSA).

En 2018, l’AFRL a testé pour la première fois le système EAGLE. Également ostensiblement destiné à la SSA, EAGLE a déployé trois petits sats, dont l’un a été appelé Mycroft, d’après le frère aîné du célèbre Sherlock Holmes de la fiction. En 2019, Mycroft a manœuvré de près autour d’EAGLE afin de caractériser l’environnement spatial proche, selon l’AFRL.

Aujourd’hui, il y a GSSAP, pour Geosynchronous Space Situational Awareness Program, une constellation SSA stationnée dans le bien immobilier le plus précieux de l’espace. La plupart des satellites de communication du monde, y compris les satellites militaires américains transportant du trafic classifié, se trouvent en orbite géostationnaire.

L’existence du GSSAP a été déclassifiée en 2014, mais on sait peu de choses sur ces satellites en dehors de leur emplacement dans l’espace. Le Pentagone affirme qu’ils assurent une sorte de surveillance du voisinage spatial – en gardant un œil sur les débris spatiaux dangereux et en surveillant les actions menaçantes d’autres satellites, notamment ceux de la Russie et de la Chine. Les satellites ont effectué des centaines de manœuvres depuis 2014, y compris des approches rapprochées (appelées opérations de proximité) de plus d’une douzaine de satellites opérationnels en GEO, selon le rapport du SWF.

D’un point de vue technique, il serait assez facile pour GSSAP de transporter également une sorte de technologie de neutralisation qui pourrait être utilisée contre les satellites ennemis. L’option la plus simple serait peut-être une sorte de brouilleur RF, qui pourrait neutraliser la capacité d’un satellite cible à entendre ses propres contrôleurs et le rendre ainsi inerte.

Un laser embarqué de faible puissance est une autre possibilité, mais cela demanderait beaucoup plus de finesse technique étant donné la physique impliquée par deux corps se déplaçant dans l’espace à grande vitesse. En outre, la plupart des systèmes optiques avancés des satellites sont dotés d’obturateurs qui les empêchent d’être ainsi dépassés. Pour ce qui est de la neutralisation des optiques de toute sorte, une solution plus simple pourrait être une sorte de pistolet à peinture pour les rendre aveugles.

Et bien sûr, des lasers puissants embarqués à bord d’un satellite pourraient être utilisés pour percer un trou dans le panneau solaire critique d’une cible ou ailleurs dans ce que l’on appelle un soft-kill (qui ne brise pas la cible), mais il reste des défis à relever pour réduire la taille de ces lasers afin qu’ils puissent être intégrés dans un vaisseau spatial.

Enfin, le ministère de la Défense s’est beaucoup intéressé aux armes à micro-ondes de forte puissance. Une étude de 1996, intitulée An Operational Analysis for Air Force 2025 : An Application of Value-Focused Thinking to Future Air and Space Capabilities (Analyse opérationnelle de l’armée de l’air 2025 : application de la pensée axée sur la valeur aux futures capacités aériennes et spatiales), proposait des microsatellites porteurs d’une arme à micro-ondes miniature permettant de faire exploser des satellites ou des missiles balistiques en plein vol dans l’espace.

Des armes cinétiques basées dans l’espace – Les enfants de NFIRE ?

Moins probables, mais pas hors du domaine du possible, les satellites chasseurs-tueurs utiliseraient un véhicule de destruction cinétique, voire seraient eux-mêmes utilisés comme kamikazes. Il existe toutefois des obstacles politiques, dans la mesure où le ministère de la Défense s’est officiellement engagé à éviter la création de débris spatiaux à longue durée de vie, ce qui constitue l’un des « principes » du secrétaire à la Défense Lloyd Austin en matière de comportement responsable. Cela dit, le gouvernement américain entend par « longue durée de vie » le fait que les débris spatiaux restent en orbite en LEO pendant moins de 25 ans, ce qui correspond au temps qu’il faudrait à la plupart des objets en orbite très basse pour tomber dans l’atmosphère.

Les budgets de la défense de l’ère Bush comprenaient le financement d’une démonstration d’un KV cinétique basé dans l’espace, dans le cadre du programme NFIRE (Near Field Infrared Experiment). NFIRE avait pour mission principale de caractériser les missiles balistiques en plein vol ; toutefois, les capteurs étaient embarqués sur un KV lancé depuis le satellite LEO parent. Le KV a été supprimé plus tard dans le programme, remplacé par un système de communication laser.

NFIRE, qui a été construit par Orbital ATK (aujourd’hui Northrop Grumman Innovation Systems), a pris fin en 2015, mais il n’y a aucune raison pour que le concept initial n’ait pas été repris dans un programme top secret.

Et puis il y a le X-37B

En février, puis en mai 2020, le mystérieux avion spatial X-37B a été utilisé pour déployer plusieurs petits satellites qui n’étaient pas officiellement répertoriés par les États-Unis, que ce soit dans leur propre base de données publique de satellites ou dans une notification (exigée par le traité) aux Nations unies.

Comme l’indique le document du SWF, cela « suggère que le X-37B pourrait avoir pour mission de servir de plate-forme secrète de déploiement de satellites ». Le secret entourant à la fois le X-37B et le déploiement peut indiquer qu’ils font partie d’un programme secret de renseignement, mais il peut aussi indiquer le test de technologies ou de capacités offensives. »