Les racines du programme du grand reset remontent très clairement à 80 ans, lorsque James Burnham a écrit un livre sur sa vision de la “révolution managériale”, écrit Cynthia Chung.

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CYNTHIA CHUNG

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21 septembre 2021

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Strategic Culture

Klaus Schwab, l’architecte du Forum économique mondial (f. 1971), l’un des principaux, sinon le principal, influenceurs et financeurs de ce qui va fixer le cap de la politique économique mondiale en dehors des gouvernements, a suscité beaucoup d’inquiétude et de suspicion depuis son annonce de l’agenda “The Great Reset” lors de la 50e réunion annuelle du WEF en juin 2020.

L’initiative Great Reset est un appel assez vague à la nécessité pour les acteurs mondiaux de coordonner une “gestion” simultanée des effets de COVID-19 sur l’économie mondiale, qu’ils ont sinistrement baptisée “pandénomique”. Ce sera, nous dit-on, la nouvelle normalité, la nouvelle réalité à laquelle nous devrons nous adapter dans un avenir prévisible.

Il faut savoir que dès sa création, le Forum économique mondial s’était aligné sur le Club de Rome, un groupe de réflexion composé d’une élite, fondé en 1968, pour traiter des problèmes de l’humanité. Dans son ouvrage extrêmement influent intitulé “Limits to Growth”, publié en 1972, le Club de Rome a conclu que ces problèmes ne pouvaient être résolus séparément et qu’ils étaient tous liés entre eux. En 1991, le cofondateur du Club de Rome, Sir Alexander King, a déclaré dans “The First Global Revolution” (une évaluation des 30 premières années du Club de Rome) que :

“En cherchant un ennemi commun contre lequel nous pourrions nous unir, nous avons eu l’idée que la pollution, la menace du réchauffement de la planète, les pénuries d’eau, la famine, etc. feraient l’affaire. Dans leur ensemble et leurs interactions, ces phénomènes constituent effectivement une menace commune qui doit être affrontée par tous ensemble. Mais en désignant ces dangers comme l’ennemi, nous tombons dans le piège, dont nous avons déjà averti nos lecteurs, à savoir confondre les symptômes avec les causes. Tous ces dangers sont dus à l’intervention de l’homme dans les processus naturels, et ce n’est qu’en changeant d’attitude et de comportement qu’on peut les surmonter. Le véritable ennemi est donc l’humanité elle-même.” [c’est nous qui soulignons]

Il n’est pas surprenant qu’avec une telle conclusion, une partie de la solution prescrite était la nécessité de contrôler la population.

Cependant, à quelles formes de contrôle de la population Klaus Schwab pensait-il en particulier ?

À la fin des années 1960, Schwab a fréquenté Harvard et parmi ses professeurs figurait Sir Henry Kissinger, qu’il a décrit comme l’une des personnalités qui ont le plus influencé sa pensée au cours de sa vie.

Pour avoir une meilleure idée du type d’influence que Sir Henry Kissinger a exercé sur le jeune Klaus Schwab, nous devrions jeter un coup d’œil au tristement célèbre rapport NSSM-200 de Kissinger : Implications of Worldwide Population Growth for US Security and Overseas Interests (NDLR : “implications de la croissance démographique mondiale pour la sécurité des États-Unis et leurs intérêts à l’étranger”), autrement connu sous le nom de “rapport Kissinger”, publié en 1974. Ce rapport, déclassifié en 1989, a joué un rôle déterminant dans la transformation de la politique étrangère américaine, qui est passée d’une politique favorable au développement et à l’industrie à la promotion du sous-développement par le biais de méthodes totalitaires en faveur du contrôle de la population. Kissinger déclare dans le rapport :

“… si l’on veut maintenir les chiffres futurs dans des limites raisonnables, il est urgent que des mesures visant à réduire la fécondité soient lancées et rendues efficaces dans les années 1970 et 1980… Une aide [financière] sera accordée à d’autres pays, en tenant compte de facteurs tels que la croissance démographique… L’aide alimentaire et agricole est vitale pour toute stratégie de développement sensible à la population… L’allocation de ressources rares devrait tenir compte des mesures prises par un pays en matière de contrôle de la population… Il existe une autre opinion selon laquelle des programmes obligatoires pourraient être nécessaires…”. [c’est nous qui soulignons]

Pour Kissinger, l’orientation de la politique étrangère américaine était erronée car elle mettait l’accent sur l’éradication de la faim en fournissant les moyens du développement industriel et scientifique aux nations pauvres. Selon Kissinger, une telle initiative ne ferait qu’accroître le déséquilibre mondial car les nouvelles classes moyennes consommeraient davantage et gaspilleraient les ressources stratégiques.

Dans son “Essai sur le principe de population” (1799), Thomas Malthus écrit :

“Nous devrions faciliter, au lieu de nous efforcer sottement et vainement d’entraver, les opérations de la nature qui produisent cette mortalité ; et si nous redoutons la visite trop fréquente de la forme horrible de la famine, nous devrions encourager sournoisement les autres formes de destruction, que nous obligeons la nature à utiliser. Dans nos villes, nous devrions rendre les rues plus étroites, entasser plus de gens dans les maisons, et courtiser le retour de la peste.” [c’est nous qui soulignons]

En tant que malthusien convaincu, Kissinger pensait que la “nature” avait fourni les moyens d’abattre le troupeau, et qu’en utilisant des politiques économiques qui faisaient appel à la peste, à la famine et ainsi de suite, ils ne faisaient qu’appliquer une hiérarchie naturelle nécessaire à la stabilité mondiale.

En plus de cette idéologie extrêmement inquiétante qui n’est qu’à un jet de pierre de l’eugénisme, la vidéo du Forum économique mondial de 2016 qui passe en revue leurs 8 “prédictions” sur la façon dont le monde changera d’ici 2030, avec le slogan “Vous ne posséderez rien, et vous serez heureux” (“You’ll own nothing. And you’ll be happy”), a également suscité beaucoup d’émoi.

C’est ce slogan en particulier qui a probablement provoqué le plus de panique chez la personne moyenne qui se demande à quoi ressemblera vraiment l’issue du Grand Reset. Il a également suscité une grande confusion quant à savoir qui ou quoi est à l’origine de cette prédiction de l’avenir très étrange et orwellienne ?

Beaucoup en sont venus à penser que cette racine est le Parti communiste chinois. Cependant, quelle que soit votre opinion sur le gouvernement chinois et les intentions du président Xi, les racines du programme de la grande réinitialisation remontent très clairement à 80 ans, lorsqu’un Américain, ancien trotskiste qui a ensuite rejoint l’OSS, puis la CIA, et est devenu le père fondateur du néo-conservatisme, James Burnham, a écrit un livre sur sa vision de la “révolution managériale”.

En fait, ce sont les idéologies de la “Révolution managériale” de Burnham qui ont incité Orwell à écrire son “1984”.

Le cas étrange et les nombreux visages de James Burnham

“[James Burnham est] le véritable fondateur intellectuel du mouvement néoconservateur et le premier prosélyte, en Amérique, de la théorie du “totalitarisme”.”

– Christopher Hitchens, “For the Sake of Argument: Essay and Minority Reports” (NDLR : “Pour l’amour de l’argumentation : Essai et rapports minoritaires”)

Il est compréhensible qu’une certaine confusion règne quant à la façon dont un ancien trotskyste de haut niveau est devenu le fondateur du mouvement néo-conservateur ; les trotskistes le qualifiant de traître à son espèce, et les néo-conservateurs le décrivant comme une conversion idéologique proche du chemin de Damas.

Cependant, la vérité est qu’il n’est ni l’un ni l’autre.

En effet, James Burnham n’a jamais changé ses croyances et ses convictions, à aucun moment de son voyage à travers le trotskisme, les services secrets de l’OSS/CIA et le néo-conservatisme, même s’il a peut-être poignardé dans le dos de nombreuses personnes en cours de route, et cette série en deux parties expliquera pourquoi c’est le cas.

James Burnham est né en 1905 à Chicago, dans l’Illinois, et a été élevé en tant que catholique romain. Il a ensuite rejeté le catholicisme alors qu’il étudiait à Princeton et a professé l’athéisme pour le reste de sa vie, jusqu’à peu avant sa mort, où il serait revenu à l’église. (1) Il est diplômé de Princeton, puis du Balliol College de l’Université d’Oxford et, en 1929, il devient professeur de philosophie à l’Université de New York.

C’est à cette époque que Burnham rencontre Sidney Hook, qui est également professeur de philosophie à l’université de New York, et qui affirme avoir converti Burnham au marxisme dans son autobiographie. En 1933, avec Sidney Hook, Burnham participe à la création d’une organisation socialiste, l’American Workers Party (AWP).

Burnham ne tarde pas à trouver brillante l’utilisation par Trotsky du “matérialisme dialectique” pour expliquer l’interaction entre les forces humaines et historiques dans son “Histoire de la révolution russe”. En tant que fondateur de l’Armée rouge, Trotsky avait consacré sa vie à la propagation d’une révolution communiste mondiale, à laquelle Staline s’opposait sous la forme de l’idéologie de la “Révolution permanente” de Trotsky. Dans cette idéologie, les trotskystes étaient formés tactiquement pour devenir des militants experts en luttes intestines, en infiltration et en perturbation.

Parmi ces tactiques figurait “l’entrisme”, dans lequel une organisation encourage ses membres à rejoindre une autre organisation, souvent plus importante, dans le but de prendre le contrôle de ladite organisation ou de convertir une grande partie de ses membres avec sa propre idéologie et ses propres directives.

L’exemple le plus connu de cette technique a été appelé le French Turn, lorsque des trotskystes français ont infiltré en 1934 la Section française de l’Internationale Ouvrière (SFIO, Parti socialiste français) dans l’intention de gagner les éléments les plus militants à leur cause.

La même année, les trotskystes de la Communist League of America (CLA) ont effectué un virage à la française dans l’American Workers Party, dans un mouvement qui a élevé James Burnham de l’AWP au rôle de lieutenant et de conseiller principal de Trotsky.

Burnham poursuit sa tactique d’infiltration et de subversion d’autres partis de gauche et, en 1935, il tente de faire un French Turn sur le Parti socialiste (PS), beaucoup plus important. Cependant, en 1937, les trotskystes sont expulsés du Parti socialiste, ce qui conduit à la formation du Socialist Workers Party (SWP) à la fin de l’année. Il démissionne du SWP en avril 1940 et forme le Workers Party, avant de démissionner moins de deux mois plus tard.

Burnham est resté un “intellectuel trotskyste” de 1934 à 1940, utilisant des tactiques trotskistes militantes contre les mouvements marxistes concurrents en retournant leurs loyautés et en saccageant leurs meilleurs talents. Bien que Burnham ait travaillé six ans pour les trotskystes, au début de la nouvelle décennie, il renonce à la fois à Trotsky et à la “philosophie du marxisme”, le matérialisme dialectique”.

Peut-être Burnham était-il conscient que les murs se refermaient sur Trotsky, et qu’il ne faudrait que six mois à partir du premier renoncement de Burnham pour que Trotsky soit assassiné en août 1940, dans son complexe à l’extérieur de Mexico.

En février 1940, Burnham a écrit “Science and Style : A Reply to Comrade Trotsky” (NDLR : “science et style : une réponse au camarade Trotsky”), dans lequel il rompt avec le matérialisme dialectique, soulignant l’importance des travaux de Bertrand Russell et de l’approche d’Alfred North Whitehead :

“Voulez-vous que je vous prépare une liste de lecture, camarade Trotsky ? Elle serait longue, allant des travaux des brillants mathématiciens et logiciens du milieu du siècle dernier jusqu’à un point culminant dans les monumentales Principia Mathematica de Russell et Whitehead (le tournant historique de la logique moderne), puis s’étendant dans de nombreuses directions – l’une des plus fructueuses étant représentée par les scientifiques, les mathématiciens et les logiciens qui coopèrent maintenant dans la nouvelle Encyclopédie des sciences unifiées.” [c’est nous qui soulignons]

Il résume ses sentiments dans une lettre de démission du Parti ouvrier le 21 mai 1940 :

“Je rejette, comme vous le savez, la ” philosophie du marxisme “, le matérialisme dialectique. …

La théorie marxienne générale de l'”histoire universelle”, dans la mesure où elle a un contenu empirique quelconque, me semble réfutée par l’enquête historique et anthropologique moderne.

L’économie marxienne me semble pour l’essentiel soit fausse, soit obsolète, soit dénuée de sens dans son application aux phénomènes économiques contemporains. Les aspects de l’économie marxienne qui restent valables ne me semblent pas justifier la structure théorique de l’économie.

Non seulement je pense qu’il est dénué de sens de dire que “le socialisme est inévitable” et faux de dire que le socialisme est “la seule alternative au capitalisme” ; je considère que, sur la base des preuves dont nous disposons actuellement, une nouvelle forme de société d’exploitation (que j’appelle “société managériale”) est non seulement possible mais constitue une issue plus probable du présent que le socialisme. …

Sur aucune base idéologique, théorique ou politique, je ne peux donc reconnaître, ou je ne ressens, aucun lien ou allégeance au Parti des travailleurs (ou à tout autre parti marxiste). C’est tout simplement le cas, et je ne peux plus le prétendre, ni à moi-même ni aux autres.” [c’est nous qui soulignons]

En 1941, Burnham publiera “The Managerial Revolution : What is Happening in the World”, qui lui apportera gloire et fortune, et sera classé par le magazine Life d’Henry Luce parmi les 100 meilleurs livres de la période 1924-1944. (2)

La révolution managériale

“Nous ne pouvons pas comprendre la révolution en limitant notre analyse à la guerre [la Seconde Guerre mondiale] ; nous devons comprendre la guerre comme une phase du développement de la révolution.”

– James Burnham “The Managerial Revolution” (NDLR : “La révolution managériale”)

Dans son ouvrage “The Managerial Revolution“, Burnham soutient que si le socialisme était possible, il se serait produit à la suite de la révolution bolchevique, mais que ce qui s’est produit n’était ni un retour à un système capitaliste ni une transition vers un système socialiste, mais plutôt la formation d’une nouvelle structure organisationnelle composée d’une classe d’élite de gestionnaires, le type de société qui, selon lui, est en train de remplacer le capitalisme à l’échelle mondiale.

Il poursuit en affirmant que, tout comme la transition d’un état féodal à un état capitaliste est inévitable, la transition d’un état capitaliste à un état managérial se produira également. Et que les droits de propriété des capacités de production ne seront plus détenus par des individus mais par l’État ou des institutions, écrit-il :

“La domination et les privilèges effectifs de la classe exigent, il est vrai, le contrôle des instruments de production ; mais ce contrôle n’a pas besoin d’être exercé par des droits de propriété privée individuelle. Cela peut se faire par le biais de ce que l’on pourrait appeler des droits corporatifs, possédés non pas par des individus en tant que tels, mais par des institutions : comme c’était le cas de manière ostensible dans de nombreuses sociétés où une classe sacerdotale était dominante…”

Burnham poursuit en écrivant :

“Si, dans une société de gestion, aucun individu ne doit détenir de droits de propriété comparables, comment un groupe d’individus peut-il constituer une classe dirigeante ?

La réponse est relativement simple et, comme nous l’avons déjà noté, non sans analogies historiques. Les gestionnaires exerceront leur contrôle sur les instruments de production et obtiendront la préférence dans la distribution des produits, non pas directement, par les droits de propriété qui leur sont conférés en tant qu’individus, mais indirectement, par leur contrôle de l’État qui, à son tour, possédera et contrôlera les instruments de production. L’État – c’est-à-dire les institutions qui le composent – sera, si l’on veut, la “propriété” des dirigeants. Et cela sera bien suffisant pour les placer dans la position de la classe dominante.”

Burnham concède que les idéologies nécessaires pour faciliter cette transition n’ont pas encore été entièrement élaborées mais poursuit en disant qu’elles peuvent être approchées :

“à partir de plusieurs directions différentes mais similaires, par exemple : Léninisme-Stalinisme ; fascisme-nazisme ; et, à un niveau plus primitif, par le New Dealism et des idéologies américaines moins influentes [à l’époque] comme la “technocratie”. Voilà donc le squelette de la théorie, exprimé dans le langage de la lutte pour le pouvoir.”

Ce paragraphe est certes assez confus, mais il devient plus clair lorsque nous le comprenons du point de vue spécifique de Burnham. Pour Burnham, toutes ces différentes voies sont des méthodes permettant de réaliser sa vision d’une société managériale, car chaque forme souligne l’importance de l’État en tant que pouvoir central de coordination, et qu’un tel État sera gouverné par ses “managers”. Burnham considère les différentes implications morales de chaque scénario sans pertinence, comme il l’indique clairement au début de son livre, il a choisi de se détacher de ces questions.

Burnham explique ensuite que le soutien des masses est nécessaire au succès de toute révolution, c’est pourquoi il faut faire croire aux masses qu’elles bénéficieront d’une telle révolution, alors qu’en fait, elle ne fait que remplacer une classe dirigeante par une autre et que rien ne change pour les opprimés. Il explique que c’est le cas avec le rêve d’un État socialiste, que l’égalité universelle promise par le socialisme n’est qu’un conte de fées raconté au peuple pour qu’il se batte pour l’établissement d’une nouvelle classe dirigeante, puis on lui dit que la réalisation d’un État socialiste prendra plusieurs décennies, et qu’en attendant, un système managérial doit être mis en place.

Burnham démontre que c’est ce qui s’est passé tant dans l’Allemagne nazie que dans la Russie bolchevique :

“Néanmoins, il se peut que la nouvelle forme d’économie soit appelée “socialiste”. Dans les nations – la Russie et l’Allemagne – qui ont le plus progressé vers la nouvelle économie [de gestion], le terme “socialisme” ou “socialisme national” est habituellement utilisé. La motivation de cette terminologie n’est pas, naturellement, le désir de clarté scientifique, mais tout le contraire. Le mot ‘socialisme’ est utilisé à des fins idéologiques afin de manipuler les émotions de masse favorables attachées à l’idéal socialiste historique d’une société libre, sans classe et internationale et de cacher le fait que l’économie de gestion est en réalité la base d’un nouveau type de société d’exploitation et de classe”.

Burnham poursuit :

“Les nations – la Russie [bolchevique], l’Allemagne [nazie] et l’Italie [fasciste] – qui ont le plus progressé vers la structure sociale de gestion sont toutes, à l’heure actuelle, des dictatures totalitaires… Ce qui distingue la dictature totalitaire, c’est le nombre de facettes de la vie soumises à l’impact du pouvoir dictatorial. Ce ne sont pas seulement les actions politiques, au sens étroit du terme, qui sont concernées ; presque tous les aspects de la vie, les affaires, l’art, la science, l’éducation, la religion, les loisirs et la moralité ne sont pas simplement influencés par le régime totalitaire mais lui sont directement soumis.

Il convient de noter qu’une dictature de type totalitaire n’aurait été possible à aucune époque antérieure à la nôtre. Le totalitarisme présuppose le développement de la technologie moderne, en particulier de la communication et des transports rapides. Sans ces derniers, aucun gouvernement, quelles que soient ses intentions, n’aurait eu à sa disposition les moyens physiques de coordonner si intimement tant d’aspects de la vie. Sans la rapidité des transports et des communications, il était relativement facile pour les hommes de garder une grande partie de leur vie, hors de portée du gouvernement. Cela n’est plus possible, ou seulement à un degré beaucoup plus faible, lorsque les gouvernements d’aujourd’hui utilisent délibérément les possibilités de la technologie moderne.”

Les doutes d’Orwell à propos de Burnham

Burnham a poursuivi en affirmant dans son ouvrage “The Managerial Revolution” que la révolution russe, la Première Guerre mondiale et ses conséquences, le traité de Versailles, constituaient la preuve définitive que la politique mondiale capitaliste ne pouvait plus fonctionner et qu’elle était arrivée à son terme. Il décrit la Première Guerre mondiale comme la dernière guerre des capitalistes et la Seconde Guerre mondiale comme la première, mais non la dernière, guerre de la société de gestion. Burnham a clairement indiqué que de nombreuses autres guerres devraient être menées après la Seconde Guerre mondiale avant que la société managériale ne puisse enfin s’imposer.

Cette guerre permanente entraînerait la destruction d’États-nations souverains, de sorte que seul un petit nombre de grandes nations survivrait, pour aboutir au noyau de trois “super-États” qui, selon Burnham, seraient centrés sur les États-Unis, l’Allemagne et le Japon. Il poursuit en prédisant que ces super-États ne seront jamais capables de se conquérir mutuellement et qu’ils seront engagés dans une guerre permanente jusqu’à une date imprévisible. Il prédit que la Russie sera coupée en deux, l’ouest étant incorporé à la sphère allemande et l’est à la sphère japonaise. (Notez que ce livre a été publié en 1941, de sorte que Burnham était clairement d’avis que l’Allemagne nazie et le Japon fasciste seraient les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale).

Burnham affirme que “la souveraineté sera limitée aux quelques super-États”.

En fait, il va jusqu’à affirmer, au début de son livre, que la révolution managériale n’est pas une prédiction de quelque chose qui se produira dans le futur, mais que c’est quelque chose qui a déjà commencé et qui est en fait, dans les dernières étapes de son devenir, qu’elle s’est déjà mise en place avec succès dans le monde entier et que la bataille est essentiellement terminée.

Le National Review, fondé par James Burnham et William F. Buckley (plus d’informations à ce sujet dans la deuxième partie), aimerait faire croire que, bien qu’Orwell ait critiqué les vues de Burnham, il a finalement été inspiré par sa créativité pour écrire sur ce sujet dans son roman “1984”. Oui, inspiré est une façon de le dire, ou plus justement, qu’il était horrifié par la vision de Burnham et qu’il a écrit son roman comme un avertissement sévère sur ce qui serait finalement le résultat de telles théorisations monstrueuses, qu’il organisera jusqu’à ce jour pour que le zeitgeist de la pensée se méfie de tout ce qui ressemble à ses néologismes tels que “Big Brother”, “Thought Police”, “Two Minutes Hate”, “Room 101”, “memory hole”, “Newspeak”, “doublethink”, “unperson”, “thoughtcrime” et “groupthink”.

George Orwell, (de son vrai nom Eric Arthur Blair), a publié pour la première fois ses “Second Thoughts on James Burnham” (NDLR : “Doutes sur James Burnham”) en mai 1946. Le roman “1984” sera publié en 1949.

Dans son essai, il dissèque l’idéologie proposée par Burnham, qu’il expose dans “The Managerial Revolution” et “The Machiavellians”, sous-titrés “Defenders of Freedom”.

Orwell écrit :

“Il est clair que Burnham est fasciné par le spectacle du pouvoir, et que ses sympathies allaient à l’Allemagne tant que celle-ci semblait gagner la guerre… Curieusement, lorsqu’on examine les prédictions que Burnham a fondées sur sa théorie générale, on constate que dans la mesure où elles sont vérifiables, elles ont été falsifiées… On verra que les prédictions de Burnham ne se sont pas seulement, lorsqu’elles étaient vérifiables, révélées fausses, mais qu’elles se sont parfois contredites les unes les autres de manière sensationnelle…. Les prédictions politiques sont généralement fausses, parce qu’elles sont généralement basées sur des souhaits… Souvent, le facteur révélateur est la date à laquelle elles sont faites… On verra qu’à chaque fois, Burnham prédit une continuation de ce qui est en train de se passer… La tendance à faire cela n’est pas simplement une mauvaise habitude, comme l’inexactitude ou l’exagération… C’est une maladie mentale majeure, et ses racines se trouvent en partie dans la lâcheté et en partie dans le culte du pouvoir, qui n’est pas entièrement séparable de la lâcheté….

Le culte du pouvoir brouille le jugement politique parce qu’il conduit, presque inévitablement, à croire que les tendances actuelles vont se poursuivre. Celui qui gagne en ce moment semblera toujours invincible. Si les Japonais ont conquis l’Asie du Sud, ils la garderont pour toujours ; si les Allemands ont pris Tobrouk, ils s’empareront infailliblement du Caire… On s’attend à ce que l’essor et la chute des empires, la disparition des cultures et des religions se produisent avec une soudaineté sismique, et on parle de processus qui viennent à peine de commencer comme s’ils étaient déjà terminés. Les écrits de Burnham sont pleins de visions apocalyptiques… En l’espace de cinq ans, Burnham a prédit la domination de la Russie par l’Allemagne et de l’Allemagne par la Russie. Dans chaque cas, il obéissait au même instinct : celui de s’incliner devant le conquérant du moment, d’accepter la tendance existante comme irréversible.”

Il est intéressant de noter, et heureux de l’apprendre, que George Orwell ne prend pas pour argent comptant les prédictions de Burnham concernant une révolution managériale, mais qu’il s’est plutôt montré, en peu de temps, un peu trop plein d’illusions et enclin à vénérer le pouvoir du moment. Cela ne signifie pas pour autant que nous ne devons pas prêter attention aux orchestrations de ces fous.

Dans la deuxième partie de cette série, j’aborderai l’entrée de Burnham dans l’OSS puis la CIA, comment il est devenu le fondateur du mouvement néo-conservateur et quelles sont les implications pour le monde d’aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’initiative Great Reset.